Nos femmes, impression et aquarelle sur feuilles A4, 2019

 

La serie « Nos femmes » recense la multitude de mots employés par les hommes pour qualifier les femmes, leurs femmes, toutes les femmes. Dans l’espace d’exposition, l’enchaînement des dessins trace une ligne rouge, une ligne qui unie toutes les femmes, la ligne de la domination masculine.

(…) Et que pensent mes clients de tout ça, de ma mère et de leur femme, de moi et de leur fille, du fait que meurt leur femme et qu’ils baisent leurs filles, et bien que pensez-vous qu’ils en pensent, rien du tout j’en ai peur car ils ont trop de réunions à présider en dehors desquelles ils ne songent qu’à bander, et lorsqu'ils me confient d'un air triste qu'ils ne voudraient pas que leur fille fasse un tel métier, qu'au grand jamais ils ne voudraient qu'elle soit putain, parce qu'il n'y a pas de quoi être fier pourraient-ils dire s'ils ne se taisaient pas toujours à ce moment, il faudrait leur arracher les yeux, leur briser les os comme on pourrait briser les miens d'un moment à l'autre, mais qui croyez-vous que je sois, je suis la fille d'un père comme n'importe quel père, et que faites-vous ici dans cette chambre à me jeter du sperme au visage alors que vous ne voudriez pas que votre fille en reçoive à son tour, alors que devant elle vous parlez votre sale discours d'homme d'affaires, de vacances de Noël à Cuba et de toujours nouveaux programmes informatiques, que faites-vous ici alors que vous redoutez qu'elle suce à la file toutes les queues de tous les pères de tous les pays, et d'abord qui vous dit qu'elle n'en est pas une elle-même de putain car il y en a tant, de plus en plus jeunes et de moins en moins chères, qui vous dit qu'elle ne putasse pas avec votre père et vos frères, qu'elle n'ouvre pas les jambes à tous les costumes de toutes les professions et qu'elle ne ramasse pas chaque fois le même aveu de ces pères qui ne voudraient pas que leur fille soit putain, et comment cette masse de putains a-t-elle pu se former ainsi, à l'insu de l'intérêt public, comment vos filles ont-elles pu ouvrir la bouche sur le premier venu, eh bien elles le sont devenues sur le chemin de l'école, vous vous rappelez, la petite jupe d'écolière que le vent soulève sur la petite culotte blanche, elles le sont devenues dans le regard qu'on a porté sur elles et elles le resteront jusqu’à la fin (…)

Nelly Arcan

Putain

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